قسنطينة في مقابلة مع جريدة La croix

Source ; Le coin des historiens


Quand le Constantinois était le plus grand et le plus peuplé. Constantine (Algérie). Reportage de notre envoyé spécial

le coin des historiens La région de Constantine, connue pour sa forte identité, est issue d'un découpage administratif qui a évolué

Dans l'immense université des Frères Mentouri, héros de la révolution estudiantine des années 1950, Kamel Filali, professeur d'histoire moderne et fondateur d'un laboratoire de recherche sur les mouvements migratoires, la cinquantaine souriante, résume une époque aujourd'hui révolue d'une phrase : « L'Algérie fut fidèle à la division administrative française tout simplement parce qu'elle n'avait pas le choix de faire autrement. »

Et ce ne fut pas, loin s'en faut, une histoire linéaire. Dix-huit ans, seulement, après la colonisation, soit le 9 décembre1848, les provinces d'Alger, d'Oran et de Constantine deviennent trois départements. Celui de Constantine, le plus étendu (87 578 km²), comptait six sous-préfectures : Batna, Bône (Annaba), Bougie (Béjaïa), Guelma, Philippeville (Skikda), Sétif.

Il sera supprimé en tant que tel en 1957, comme les deux autres d'ailleurs, cinq ans avant l'Indépendance. Entre-temps, l'année 1951 voit s'instituer les codes 91, 92, 93, et 94. Tandis qu'on attribue à Alger et Oran respectivement les 91 et 92, Constantine hérite du 9… 3 ! Et le 94 échoit aux « Territoires du Sud », une création datant de 1905.

En 1955, nouvelle péripétie : le département de Constantine (19 899 km²) compte cette fois sept sous-préfectures : Aïn-Beïda, Aïn-M'lila, Collo, Jijel, El-Milia, Mila, Phillippeville. Il est amputé de ce qui équivaudra au nouveau département de Bône (aujourd'hui Annaba) créé alors, avant que l'Algérie ne soit, cette fois en 1957, subdivisée en douze départements recevant  les codes 9A à 9M, plus le 9T pour le grand Sud. Celui de Constantine, qui reçoit le code 9D, a donc perdu alors les trois quarts de sa superficie, mais demeure le plus peuplé de toute l'Algérie avec 1 208 355 habitants.

Une nouvelle modification de ses limites intervient en 1959. Puis l'aventure franco-administrative s'achève en 1962 puisque les départements deviennent des wilayas. De 1974 à 1983, elles seront subdivisées en plus petits territoires, au nombre de 31, placés chacun sous l'autorité d'un wali et constitués d'une « Assemblée populaire de wilaya ». Depuis 1983, l'Algérie compte 48 wilayas. Celle de Constantine, qui réunit 12 communes, soit 2 187 km² regroupant 913 338 habitants, se place ainsi en onzième position.

Selon Kamel Filali, le Constantinois revêt dans l'imaginaire populaire une force particulière : « Constantine symbolise la ville repère musulmane d'où sont sortis les pionniers de l'arabité. » S'il en conçoit de la fierté, le professeur regrette ce qui fut pour lui un « passage en force du politique sur l'histoire, d'où l'extrémisme qui s'en est suivi. » Il observe qu'« ici, l'élite était francophone, et la classe pauvre sous l'emprise de l'esprit maraboutique ancestral. Mais l'histoire, désormais, en Algérie, reprend ses droits sur la politique. » Dans les wilayas du Constantinois, lentement mais sûrement.
 
 

La Croix le12 septembre (suite)

A Constantine, les ombres et lumières du passé colonial. Constantine, reportage de notre envoyé spécial

A marcher sous les arcades de la rue Abane-Ramdane ou à prendre son café serré-sucré, comme on le fait ici, place des Martyrs, on ne soupçonnerait pas combien Constantine est tissée de sentiments mêlés, drapée dans son orgueil de ville-rocher à la réputation imprenable et cependant décidée à jouer sa partition, notamment dans le registre culturel, en vue de l'avenir algérien. Peu industrialisée car supplantée par sa voisine Sétif, la cité cernée par l'oued Rummel mise aujourd'hui sur sa jeunesse étudiante. Alors qu'au centre-ville, gens et voitures en grand nombre circulent entre les façades blanchies de riches édifices à la française quelque peu défraîchis, à l'extérieur – soit à un quart d'heure de bus bondé et brinquebalant – s'étend la superbe université des frères Menturi, érigée en 1971 selon les plans aux lignes épurées du célèbre architecte brésilien Oscar Niemeyer, d'où l'on aperçoit l'autre université, celle des sciences islamiques, à l'ombre de la mosquée géante Emir-Abdelkader.

Là, sur l'esplanade géante, et plus encore dans les innombrables salles de cours, se côtoie une jeunesse aux multiples visages, garçons et filles voilées ou non, venus de Constantine et de toute la région, l'espoir de s'en sortir chevillé au corps, eux dont l'enfance et, pour les plus âgés, l'adolescence furent si troublées par ce qu'on appelle ici avec un souvenir amer « les années noires »  : les années 1990, terrible période de peur constante et de meurtres au coin des rues, marquée par le terrorisme islamiste et la répression.

Pour eux, le souvenir de l'époque coloniale, de la guerre d'indépendance et des souffrances qui en découlèrent, appartient plutôt à l'inconscient collectif. On n'a pas oublié, mais l'ère du ressentiment est vraiment effacée. Souhir Ghoualmi, étudiante de 22 ans en deuxième année de littérature française, se fait ainsi porte-parole de tout un groupe, d'accord avec elle : « Oui, ce fut sûrement une époque très douloureuse pour nos grands-parents, nombre d'entre eux ont été tués. Pourtant, c'est étonnant, l'eldorado reste pour nous la France. Nous maîtrisons bien mieux le français que l'anglais, nous savons que la France est un pays d'une grande beauté. Nous rêvons tous d'y aller un jour. »

Sans doute la génération précédente, celle des 50-60 ans, a-t-elle largement amorti le choc de l'histoire. Elle a connu, jeune, les affres de la Révolution contrariée. Najia Abeer, écrivain née en 1948, se souvient bien de ce qui se passait alors dans le quartier populaire de Constantine où elle demeurait : « Des poudrières, il y en avait dans tout le pays. J'étais encore trop jeune pour ces grands mots : révolution, guerre, moudjahidins, djihad, mais mon esprit s'y formait. Les soldats et leurs violentes incursions dans les maisons, les rues, les boutiques, et tous ces hommes qui disparaissaient pour ne plus revenir, étaient là pour nous rappeler qui était le plus fort, qui était le chasseur et qui était le traqué  (1). » Ces hommes, justement – leurs pères – nés, eux, dans les années vingt, avaient connu parfois le pire face aux Français, ce dont a témoigné Abdelhamid Benzine (1926-2003), ancien directeur du quotidien El Djazaïr, dans un ouvrage inédit sur le sinistre pénitencier de Lambèse, non loin de Constantine, où il fut détenu : « Il y avait ceux qui, arrivés en prison dans un état normal, n'avaient pu supporter le régime de terreur qui sévissait à Lambèse, et se réfugiaient dans l'inconscience. Les coups, les insultes, le froid, la faim avaient ébranlé leur esprit et, petit à petit, chaque jour un peu plus, ils étaient entrés dans la sombre nuit de la folie. »

Aujourd'hui, sur les hauteurs de la ville, dans la vaste villa qu'il a quasiment bâtie de ses mains, Ahmed Benyahia, artiste peintre d'une soixantaine d'années, président de l'Association de défense du Vieux Rocher qui s'est donné pour objectif de préserver la « capitale » constantinoise et de la valoriser aux yeux du monde, ne veut pas fermer cette page douloureuse« car c'est une chance d'avoir vécu des moments historiques si forts ».Mais cet ancien diplômé de l'École nationale supérieure des beaux-arts de Paris a engagé toutes ses forces en vue d'une réconciliation exemplaire, c'est-à-dire fondée sur ce qu'il désigne comme « un dialogue honnête et sincère » entre la France et l'Algérie. Selon lui, « ce ne sont ni les autorités françaises ni le pouvoir algérien qui font l'histoire, ce sont les peuples. Et nos deux peuples connaissent des liens si profonds que personne ne pourra venir à bout de cette dynamique. Songeons que pas moins de 7 millions de personnes sont d'origine algérienne et française à la fois. C'est une situation exceptionnelle ! »

Ahmed Benyahia caresse un rêve : il voudrait transformer l'actuelle prison de sa ville natale en un musée international de l'histoire coloniale. Déjà, il a obtenu une première victoire en convainquant le président de la République, Abdelaziz Bouteflika, d'interdire la démolition de cette prison afin d'y installer ce musée. Pour lui, cela devra être « un lieu de mémoire, mais aussi de rencontre et de convergence de toutes les bonnes volontés », qu'elles viennent de France,d'Algérie ou d'ailleurs.

Kamel Filali, historien à l'université des frères Menturi, ne le contredirait pas, lui qui imagine Constantine à nouveau fidèle à « sa vocation de ville universelle, conviviale, cosmopolite, aussi bien tournée vers l'orient que vers l'occident » .

 

Repères

La troisième ville d'Algérie

Autrefois appelée Cirta, Constantine, du nom de l'empereur romain Constantin qui la rebâtit au IVe siècle, compte environ 500 000 habitants, ce qui la place en troisième position après Alger et Oran. La wilaya de Constantine compte 1 100 000 habitants.

Située dans le nord-est du pays, à mi-distance entre Alger et Tunis, Constantine doit son surnom de « ville des ponts suspendus » à l'oued Rummel, dont le lit l'entoure et fait de cette cité comme une île protégée par de profondes gorges qu'enjambent des ponts vertigineux.

Constantine est la ville d'origine d'Abdelhamid Ben Badis (1889-1940), théologien nationaliste qui a marqué sa ville et son pays en déclarant :« L'Algérie est notre patrie, l'islam est notre religion, l'arabe est notre langue. »

(1) Constantine et les moineaux de la murette, roman, Éd. Barzakh (Alger).

COURCY Louis de

الكاتب: Webmaster