Pour un manuel d'histoire algéro-français

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Gilbert Meynier : Pour un manuel d’histoire algéro-français

Les Allemands et les Français, après s’être longtemps tapé dessus, ont réussi au bout de quinze ans à élaborer un manuel d’histoire commun franco-allemand. Mon voeu est qu’on aboutisse à un manuel d’histoire concerté franco-algérien.» C’est ce qu’a préconisé, hier, l’historien Gilbert Meynier lors d’une rencontre à la librairie des Beaux-Arts (rue Didouche Mourad).


Un comité d’historiens «totalement indépendants»

Tout est dit, en somme, dans le titre de l’ouvrage : ce désir farouche de construire un récit à quatre mains entre Français et Algériens. «Il s’agit d’écrire une histoire… je ne dirais pas ‘commune’, mais ‘concertée’», explique Gilbert Meynier. «Ce livre se veut une mise en perspective de possibilités d’écrire l’histoire à deux», appuie Khaoula Taleb Ibrahimi. Pour cela, Gilbert Meynier insiste sur la nécessité de monter un comité d’historiens «totalement indépendants». «Il faut que la décision soit librement produite par des échanges entre historiens indépendants de tous les pouvoirs, quels qu’ils soient», dit-il.

L’organisation du colloque de Lyon (qui s’est déroulé précisément du 20 au 22 juin 2006 sous l’égide de l’Ecole normale supérieure Lettres et Sciences humaines de Lyon) illustre parfaitement, si besoin est, cet état d’esprit, cette «liberté éditoriale» de l’historien ardemment jaloux de sa parole. L’auteur de L’Algérie révélée a livré en l’occurrence quelques confidences fort édifiantes quant aux résistances rencontrées dans les milieux officiels dès qu’il s’agit de sortir des sentiers battus et d’explorer de nouvelles narrations.

«Avec Frédéric Abécassis, nous avons voulu organiser ce colloque en réaction à la loi du 23 février 2005 sur l’enseignement de la colonisation et en particulier cet alinéa de l’article 4 qui incite les enseignants à glorifier les aspects positifs de la présence française outremer et en particulier en Afrique du Nord. Cet article nous a profondément émus. On a lutté pour obtenir son abrogation et l’article a été abrogé», raconte Gilbert Meynier. Dans la foulée, il prend l’auditoire à témoin de son refus d’intégrer les institutions mises en place pour favoriser une écriture à sens unique de l’histoire.

«Je n’ai jamais reçu l’aide de l’Etat (pour l’organisation de ce colloque, ndlr) ni côté français ni côté algérien», poursuit l’historien. Pour Gilbert Meynier, la force de ce colloque, son originalité résident au premier chef dans le fait qu’il a réuni un nombre important de chercheurs des deux rives. «Nous avons invité 23 (chercheurs) algériens dont 14 venaient d’Algérie», indique-t-il. «Il s’agissait pour nous de voir quels sont les enjeux de l’écriture de l’histoire franco-algérienne.»

Khaoula Taleb Ibrahimi estime pour sa part que l’importance de ce travail n’est pas tant à chercher dans la masse d’informations véhiculées par les actes du colloque que dans la démarche méthodologique initiée en ce qu’elle ouvre de nouvelles perspectives, à vau-l’eau des courants de pensée dominants, d’un côté comme de l’autre, et des «lobbies de la mémoire». «Lors de la tenue du colloque, il y a eu des manifestations de lobbies de la mémoire, notamment des gens du Front national qui criaient : ‘A bas les complices du FLN’ !» témoigne G. Meynier. «La mémoire est un document comme un autre que l’on soumet à la critique, intérieure et extérieure», souligne l’historien, en mettant en garde contre une instrumentalisation politicienne d’un tel matériau.

En finir avec la guerre des récits


Après la présentation du livre et de sa genèse, le public s’est livré à un échange passionnant avec les deux éminents universitaires. La question des archives domine une partie des débats. Questionné sur l’accessibilité des archives de la guerre de Libération nationale conservées en France, Gilbert Meynier concède que «l’accès aux archives, aujourd’hui, est plus facile qu’il ne l’était il y a 30 ans». Quid du fonds archivistiques national ? «Je sais qu’il y a des archives ouvertes, mais elles ne sont pas faciles d’accès. J’ai travaillé pendant 8 ans sur le FLN. J’ai sollicité les archives algériennes et je n’ai jamais reçu de réponse», confie G. Meynier.

L’historien rapporte cette autre anecdote qui en dit long : «Ali Haroun a fait don de toutes ses archives, mais elles ne sont pas consultables car elles ne sont pas classées.» «Peut-être ne veut-on pas les classer ?» s’interroge Khaoula Taleb Ibrahimi, avant de lancer : «Ces actes manqués sont significatifs.» Et d’évoquer les difficultés rencontrées par les étudiants en histoire dans l’accès au fonds des Archives nationales. Rebondissant sur le poids des «pressions officielles», elle déroule un long chapelet de chercheurs illustres qui n’ont pas voix au chapitre, qui sont «persona non grata» dans les milieux académiques et ne sont jamais invités par nos universités.

Revenant à l’initiative lancée dans le sillage du colloque de Lyon, Gilbert Meynier dira : «Nous avons posé un premier jalon. Il y a, en France et en Algérie, de nouvelles générations d’historiens qui font preuve d’une grande indépendance d’esprit. C’est à cette nouvelle génération de prendre le relais.» L’historien s’est dit heureux de constater que certaines choses passent mieux aujourd’hui auprès du public, «des choses qu’il n’était pas possible de dire il y a 10 ou 15 ans». Il cite à ce propos le chiffre de «melioune oua nasf chahid» qui revient dans la rhétorique officielle, au moment ou des chiffres plus rigoureux parlent de 400 000 morts durant la Révolution. «J’ai pu le dire sans contestation aucune de la part du public. Il y a aujourd’hui une plus grande ouverture d’esprit», se réjouit-il.

Gilbert Meynier semble nous dire que la guerre des récits n’est pas une fatalité et qu’en alliant rigueur scientifique et liberté politique, il est permis de croire à un récit unique, un récit critique, serein, courageux, de la Guerre d’Algérie.
Pour une histoire franco-algérienne. En finir avec les pressions officielles et les lobbies de la mémoire. Sous la direction de Gilbert Meynier et Frédéric Abécassis

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Bruno Etienne

Lois mémorielles ou abus de mémoire

Dzayir

« Terre et soleil d’Afrique,  Algérie lumineuse, indéfinie, inépuisable, prolongement de la joyeuse Provence dans les solitudes  sahariennes, porte ouverte sur le monde noir. Comme elle parut étrange et fascinante aux premiers qui l’abordèrent,  avec ses montagne sombres et ses villes toutes blanches, ses larges plaines, ses déserts luisants et ses hommes farouches, mélange inextricable de tous les peuples de l’Orient et du Nord, rangés en lignes de bataille, religieux comme des moines et braves comme des lions! Soumise aujourd’hui, rompue et pénétrée de toutes parts, elle est toujours attrayante. Les sociétés humaines y meurent sous nos yeux comme des forêts très vieilles ; les nouvelles  s’y entremêlent comme des taillis vigoureux qui leur disputent le soleil, et cette lutte est si longue par rapport à la brièveté de notre vie qu’elle nous donne à loisir des spectacles les plus intéressants du monde. »

Ils restent devant nos yeux, ils subsistent à croire qu'ils dureront toujours, ces nomades venus du fond de l'Orient sur leurs chevaux agiles, escortant les hauts palanquins empanachés qui cachaient leurs femmes peintes; et ces demi-sédentaires blottis sous leurs cabanes pareilles à des vaisseaux renversés, qui ont tenu tête à Saint-Arnaud et à Lamoricière après s'être battus contre les consuls de Rome ; et ces montagnards liés les uns aux autres autour de leurs villages coniques, qui ont vu passer Théodose …; et ces Chananéens des villes saintes du Mezab dont les ancêtres entrelaçaient de vignes les palmiers de Sidon, premiers hérétiques du monde musulman, meurtriers d'Ali, le gendre du Prophète; et ces marabouts, ces voyants et ces saints, graine d'apôtres et de martyrs, isolés comme las ascètes de la haute Egypte ou distribués en confréries contemporaines de Saint-Louis et de Charlemagne et ces nobles du grand Sud nés pour la domination, le luxe et la guerre, grands vassaux du moyen-âge aux limites du monde civilisé et les serfs de ces Religieux, et les serfs de ces 'Nobles, asservis depuis des siècles par la superstition et par la peur, payeurs de dimes, rivés à la glèbe.» (souvenirs d'Afrique,pp14/15)
Emile Masqueray (Né à Rouen 1843, mort à Saint Etienne du Rouvray le 19 août 1894).
En 1880, lorsque l'enseignement supérieur fut organisé à Alger, il fut nommé à la Chaire d'Histoire et d'Antiquité de l'Afrique, et devint le premier directeur de l'Ecole des Lettres d'Alger ; deux postes qu'il occupa jusqu’à sa mort. Il fut le premier à introduire l'anthropologie et la sociologie des Etudes algériennes. Il est considéré par Jacques Berque comme une des figures  les plus brillantes de "la science maghrébine", avec E.F.Gautier E.Doutté et Robert Montagne.